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15 avril 2007

Eloïse

Eloïse est assise dans un coin de son appartement. Elle est par terre ; elle préfère, pour pleurer. Ca va sûrement passer -ça passe toujours- mais c'est pas pour tout de suite, ça c'est sûr, parce que ce soir elle se noie dans sa tristesse et du coup, ça déborde. Attention, je parle de la tristesse de haut niveau hein, celle qui est largement en dessous de zéro. C’est pas celle qu’on règle d’un p'tit coup de cerveau bien pensé, ça vient du très profond voyez, de là où on ne peut pas vraiment raisonner.

Eloïse est faite ainsi. Son âme est particulièrement jolie, quelque chose de l’ordre d’une pépite. C’est un peu dû au hasard de la personnalité, cette beauté, mais faut dire la vérité, c'est aussi parce qu'elle en a chié. D’ailleurs, si elle ne s'était pas faite écrabouillée il y a quelques années, elle n’aurait pas autant de valeur aujourd'hui. C'est l’étrangeté de la vie, ça. Parfois, les gens qui ont beaucoup souffert deviennent quelque chose de vraiment meilleur, une exception de finesse dans ce monde brutassier. Je vous l’accorde, c’est assez paradoxal comme idée, mais à bien y réfléchir, ce doit être cela qu’on appelle Alchimie : transformer les petits bouts de merde qui nous habitent en éclats de pépite.

Les gens qui connaissent Eloïse savent bien qu'elle est particulière et qu'elle peut supporter beaucoup. Du coup, la plupart s'épanchent sur elle grassement, ils sentent qu'elle peut tout entendre, tout comprendre et donc ils ne l'épargnent pas pour un sou. Mais lorsque c'est elle qui s'effondre -le plus souvent sans raisons, les gens marqués sont comme ça- eh bien personne n'est là, vraiment, pour la ramasser. Parce que quelqu’un de blessé, c’est toujours quelqu’un d’un peu compliqué.

C'est pour ça que pleurer par terre, ça lui plaît bien, à Eloïse. Elle a l'impression d'être un peu moins seule, avec la mère Terre juste sous ses fesses, collée à ses pieds, qui ne la laissera pas tomber. Bon, elle vit au 3ème étage, d’accord, mais par terre, c’est par terre, non ? Oh, je vous en prie, il ne faut pas être si terre-à-terre… hihi.

Je vous vois venir, avec votre petit regard moralisateur, vous êtes en train de penser : « Mais qu’est-ce que t’attend, pauvre buse ? Puisque tu es là, va la consoler ! ». Ah mais je ne peux pas l'aider moi, c’est pas mon rôle je vous f’rais remarquer, je ne suis que de passage, vous savez. Dans cette vie-là ce soir, dans une autre demain, je fais ça de ma vie voyez-vous, je viens regarder ce qui est joli -ou ce qui ne l'est pas d’ailleurs- et puis j’en parle, un peu. Histoire de raconter une histoire, quoi...

Bref, à regarder Eloïse comme ça, je me dis que quand même, l’être humain n’est pas très malin : lorsqu’il découvre un petit trésor, un truc unique qui peut lui faire du bien, la première chose qui lui vient à l’esprit, ce n’est pas d’en prendre soin. Non, il s’agit d’en profiter un max, on est tous comme ça, à se dire qu’un truc aussi bon, faut le bouffer direct parce que vu ce monde à la con, on a bien mérité un petit cadeau. Alors qu’il s’agirait d’être un peu délicat, je ne sais pas moi, commencer par remercier je ne sais quoi d’avoir mis ça sous nos yeux par exemple.

Tiens, je vais faire un peu le papi, mais vous savez, quand j’étais petit, je pensais qu'une fleur, une fourmi ou un caillou, ça ne disait peut-être jamais rien, mais ça pensait beaucoup. Alors je faisais attention à ne pas trop leur manquer de respect, je les câlinais un peu voyez, je leur parlais doucement à l’oreille, parce qu'on ne sait jamais. Un jour, ça peut finir par se vexer et partir loin, si loin qu’après c’est trop tard… on ne se retrouve qu’avec du vide sur les bras. Et croyez-moi, le vide, ça pèse plus lourd que ce qu’on croit.

Bon, c’est pas tout ça mais je vais y aller moi, j’ai d’autres tristesses à aller contempler. Je parle, je parle mais… faut bouloter quand même un peu hein, héhé. Je vais aller chercher d’autres niveaux en dessous de zéro, histoire de raconter d’autres histoires d’âmes en solo. C’est mon boulot. Et pis, vous en faîte pas trop pour Eloïse, elle va reprendre le cours de sa vie. C’est un peu ça, la tragédie : on le sait, qu’elle va aller mieux, alors on la laisse se débrouiller. Remarquez, je suis pas sûr qu'on puisse vraiment l'aider. C'est vrai quoi : les gens blessés, c'est toujours un peu compliqué...

Allez, bonne journée. Et la prochaine fois, j'vous offre le café : c'est plus sympathique, pour discuter.

18 janvier 2007

Des histoires...


Les yeux fanés mais le front attendri, Manille patiente sagement. Elle est vêtue fort élégamment, aujourd'hui, parce que c'est un grand jour : aujourd'hui, Manille va finir sa vie.

Elle était déjà morte une fois, Manille, c'était à cause d'un homme, un marchand, un bel homme cet Armand, mais on l'avait tué, paf, d'un tir sec, comme ça, dans le dos. Son homme, à Manille, il gagnait beaucoup d'argent, et parfois, de temps en temps, ça peut gêner des gens.
C'est ce qu'elle se répétait, Manille, que parfois, ça arrive de gêner des gens. Elle se le répétait souvent, et même plus que ça en fait, en fait tout le temps, parce que sinon, faut y penser, c'est le monde entier qu'elle aurait pleuré. Et pis, son visage, son beau visage d'hiver... elle nous l'aurait fermé ?
Faut s'imaginer aussi. L'homme qui vous aide à grimper, celui qui vous soigne et qui aime se faire aimer, on vous l'enlève comme ça, en une seconde, ben ça vous casse le coeur et pis c'est tout, y a pas d'après hein, y a ça et pis après on meurt. On meurt du coeur et c'est comme ça. C'est pas comme un moteur le coeur, ça s'répare pas.

Les yeux fanés avec le front qui sourit, Manille patiente, calmement. Elle est vêtue fort élégamment aujourd'hui et c'est très bien : aujourd'hui Manille, elle va enfin vivre sa fin.
Et si elle devait nous dire aurevoir, elle ne le fera pas, mais si elle devait, eh bien elle ne se retournerait pas. Elle est comme ça, Manille... elle aime le cinéma.


17 juillet 2006

Aux armes, etc...


Tiens, regarde, c'est un fusil. Tu veux toucher ?
Merde, tu respires encore, mon ange ?
Je voulais te dire : ton baiser sous ma bombe, c'était vraiment sexy...
A vrai dire, petit enfant sage, te démonter le visage c'est carrément exquis et
oui, tes pleurs me dérangent mais il faut vraiment que tu comprennes :
Moi, ça me branche de sentir ton coeur...
... qui se débat...
... qui se déhanche...
tranquillement,
à l'infini...


07 mai 2006

Conte fantastique (sorti du tiroir)


Il était une fois un petit nem qui adorait courir dans la nature. En vérité, il ne courait pas vraiment : il sautait. Il sautait partout, dans la forêt et près des rivières, sur les troncs d'arbres et dans les fourrés et parfois même, sur les gros cailloux caillouteux du désert de Crevex.

Ce désert était horrible. Pas un être vivant ne s'y aventurait. La terre y était grise, les roches sèches et coupantes. L'herbe y dépérissait et devenait, au fil des années, de plus en plus noire ; bref, c'était l'endroit le plus triste, le plus repoussant et le plus abominable de tout le pays !

Notre petit nem, nommé Jé-dé-Tong, ne connaissait pas les risques qu'il encourait en sautillant dans ce désert. En effet, un énorme rouleau de printemps, vivant dans une mare de mauvais riz cantonnais, guettait les petits nems fristouillants comme Jé-dé-Tong pour les emporter dans sa mare et les faire bouillir. Ce rouleau était cruel, il était toujours de mauvaise humeur mais pire encore, il avait toujours faim !

Ce jour-là où Jé-dé-Tong sautillait de rochers en rochers, le gros rouleau surgît de nulle part et lui sauta dessus pour l'étouffer.

A cet instant précis eut lieu la plus grande bataille jamais livrée de tout le pays.

Le gros rouleau n'avait pas l'habitude qu'on lui résiste et il fut surpris par cette proie qui se démenait avec tant de vigueur. Notre petit nem bougeait dans tous les sens, se tortillait, griffait son adversaire, le mordillait afin de pouvoir se dégager mais il n'y avait rien à faire : le rouleau était bien plus lourd et commençait déjà à lui enfoncer la tête dans le riz.

Soudain, Jé-dé-Tong se souvint qu'il avait emporté, sur les conseils de son père (un nem bouddhiste fort averti), une paire de baguettes Médine (taille one). D'un geste vif, il sortit les deux bouts de bois et en planta un en plein milieu du front de son rival. Ce dernier, désarçonné, eut un mouvement de recul et notre ami en profita pour se libérer. Désormais, les deux combattants étaient face à face, d'égal à égal.

Jé-dé-Tong se montra alors bien plus malin et plus agile que ce gros rouleau plein de farce. Prenant son courage et sa deuxième baguette à deux mains, il se précipita sur son ennemi en agitant sa dernière arme. En un instant, il découpa le rouleau en petites rondelles et envoya le tout au fin fond de la mare, sans autre forme de procès.

Epuisé mais heureux, il rentra chez lui. Ses parents et sa petite amie, Moa-dé-Sandhâl, furent réellement très fiers de lui. Tous pressentirent déjà que cette histoire seraient contée de génération en génération...

Quant au désert de Crevex ? Il est devenu une magnifique forêt verdoyante où tous les nems se réunissent pour draguer les nouilles.

Morale : pffff, les nouilles...